2.

 

Il était près de neuf heures quand nous sommes arrivés à l'endroit que le gardien nous avait indiqué. Quatrième allée, septième tombe sur la gauche. Tous ces corps, et les élans qu'ils emportent avec eux qui ne pourront plus jamais se manifester au détour d'un café, ou je ne sais où. Tous ces corps, morts de mille manières, pleurés d'une seule. Et au milieu de ces femmes et de ces hommes, jeunes, vieux, bébés ou centenaires…

Enzo me tient la main, une larme coule sur sa joue, d'un regard douloureux qui vous fait naître un peu de cette compassion si rare.

 

Marie-Lou, quarante-deux ans, retrouvée morte par la sœur d'Enzo. À moitié nue, des ecchymoses plein le corps, plein le visage. Le genre de vérité qu'on croit pouvoir cacher bêtement en accusant un escalier. Mais non, non et non. Ces vérités-là, on voit qu'elles sont brodées à la colle. Finitions mal fichues, presque un mensonge de gosse. Mais aucun gosse ne serait jamais capable d'un tel degré de dissimulation, et ça Joe le savait. Pour cela je l'admirais aussi.

 

  • ça fait combien de temps... Enzo, réponds-moi.

  • Trois semaines...

  • Tu ne pouvais pas le dire tout de suite ? Répliqua Joshua. En plus ta sœur est injoignable.

 

Recroquevillé contre moi, il ne dit plus un mot. Je regarde Joshua, tendrement mais fermement. On ne brusque pas un gamin sur des choses aussi dures. Aussi fraîches qu'une plaie.

  • Allez, on rentre. On réglera ça au plus vite.

  • Et comment ?

 

Il ne me répond pas tout de suite. Posant la main sur mon épaule, il me regarde et m'embrasse. Son baiser est chaste, mais douloureux. Et son pas devient rageur. Il sait.

 

 

  • Tu crois qu'il serait capable de le ressortir ? Me fait Ben.

  • De quoi, son...

  • Ah ben non, pas son chibre. Ça tu me disais qu'il le sortait sans problème !

 

Je ricane nerveusement. Depuis le passage au cimetière, je suis suffisamment sonnée pour ne plus avoir envie de rire ou de sortir une blague bien graveleuse. Je sais de quoi il parle, et on trompe rarement Ben quand on lui parle de Joshua.

  • Tu parles de son arme ?

  • Évidemment. Vu ce que le môme a dû vous expliquer, c'est logique que ça mette Joe hors de lui.

  • Tu connais Joe mieux que moi. Tu crois qu'il sait ?

  • Je pense. Mais vaut mieux pas que tu t'en mêles. Quand Joe veut faire justice, il en met partout. À côté, l'arrière-salle où je prépare tes commandes, c'est presque l'atelier de Michel-Ange.

  • Pourquoi pas... Il te reste du carpaccio ?

  • Pas de soucis, ma poule. Tout ce tu voudras, Benny l'aura !

 

En dehors de ma consommation habituelle, je fais partie de ces rares personnes à revendiquer ouvertement leur amour des bêtes, qu'elles gambadent librement en pleine nature ou qu'elles attendent entre les aromates congelés et un pot de glace. Mais de toutes les bêtes dont je savoure la chair en complément, il se trouve qu'un carpaccio de bœuf suffit non seulement à me procurer un bonheur gustatif évident, mais aussi à dépasser ce plaisir. J'éprouve presque une jouissance physique à mordre dans un morceau de viande rouge. Mon âme de louve revient, je retrouve mon ancestrale nature.

 

Mais la douceur n'annule pas la rage. Je continuerai de mandater Ben dans mon étrange chasse à l'homme.

 

 

Deux heures trente du matin, rue du Grand Credo. Joshua parti faire un tour, j'en ai profité pour sortir et balader ma faim. C'est toujours ça à trimballer, mieux que de devoir supporter une présence humaine au mauvais moment. Je traîne aux abords d'un vieux bar où il fait bon commérer autour des musiciens du bœuf. Quoique. Ben est avec moi.

 

Il est là, tout près. Un jeune homme, les vêtements bon marché cachant un épiderme sans doute très doux, un corps fin et sans doute assez ferme. Je peux vous le confirmer. Il est assis contre un mur, les yeux d'une statue du Bernin levés vers un plafond anonyme. Sainte-Thérèse en extase, version plouc. L'entaille sous la tête forme presque une seconde bouche, tandis que s'échappe une sombre sève jadis vitale, venue parsemer les pavés complices.

  • Putain, qu'il est lourd...

  • T'inquiète pas trop,me fait Ben, ça doit être les fringues. Une fois désapé, on le découpera comme un coupon de soie.

 

C'est vrai, ce corps pèse incroyablement lourd. Va savoir pourquoi. Nous repartons vers la boucherie, sans vraiment comprendre. Ben profite d'un feu rouge pour mettre un disque. Paranoid. Black Sabbath. Les premières notes de War Pigs se font entendre, mais plus encore. Elles te parcourent la peau comme une belle étoffe. Ou comme le cuir d'un blouson. La route ne sera pas longue, mais on s'en fout. Je reprends avec une énergie agréable à voir pour Ben.

 

Generals gathered in their masses 
Just like witches at black masses 
Evil minds that plot destruction 
Sorcerers of death's construction …

 

Et dans la nuit qui règne, Ben se décide à chanter. Moment rare que de chanter comme comme ça, avec autant de force, surtout avant une découpe.