"Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste.

A la suite de l’affaire Weinstein a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel, où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices !

Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie.[...]"

Je n'ai pas pu mettre l'article en entier, ç'aurait été quand même un peu plus pratique (les articles de presse payants sur Internet, une autre forme de muselage capitaliste du droit à l'info... Enfin bref.)

 

Encore une fois, j'ai réagi au quart de tour.

Encore une fois, sans avoir pris connaissance de certains arguments.
 
J'ai réagi au quart de tour à cause du fait de savoir que ces cent femmes, signataires de la tribune du Monde d'il y a quelques jours, sont pour la plupart bien en vue dans le show business, dans le journalisme ou je ne sais quel autre domaine public. Mon côté anti-élitiste, égalitaire je suppose. Mais bon, la compréhension humaine, la compassion et d'autres qualités similaires, c'est comme plein de choses, ça se travaille tous les jours. Et ça doit dépasser la moindre considération socio-pro. 
 
J'ai réagi au quart de tour non seulement en considérant le milieu social de toutes ces personnes, mais aussi parce sur le coup, j'ai eu du mal avec les propos de Catherine Millet, qui est entre autres à l'origine de cette tribune publiée dans le Monde du 10 janvier. Catherine Millet, critique d'art et fondatrice d'Art Press. Et écrivain à ses heures perdues, faut-il l'omettre... Je n'ai jamais lu son livre retraçant sa vie sexuelle, car d'une part, ce n'est pas ce que je cherche à savoir à la base de tout individu, et quand bien même il vous en parle, je le prends comme une information confidentielle, mais non capitale. Une confidence, mais non une confession. Et d'autre part, je n'ai jamais lu ce livre parce que la vie sexuelle de Catherine M. n'étant pas celle de Loba J., je peux franchement le dire, l'échangisme n'a jamais été quelque chose d'attrayant pour moi. Sans faire dans la morale puritaine ou dans l'hygiénisme excessif, j'ai toujours pensé qu'il fallait une bonne dose d'éducation sexuelle dans tous les sens du terme "éducation", qui devient aussi éducation sensuelle, érotique (dans le sens anatomie, éthique, culture générale etc...) et aussi pas mal d'audace, avoir une grande capacité affective de lâcher-prise pour prétendre approcher sans remords ce milieu-là.
Je peux avoir cette éducation que je me serai construite seule, mais n'ayant pas forcément l'autre atout, je suis sûre de me faire coincer à ce petit jeu. De même l'inverse est majoritairement possible, dans la mesure où beaucoup de quidams actuellement ont cette capacité de détachement émotionnel/affectif, mais pas la fameuse éducation sensuelle évoquée plus haut.
Or, le libertinage des origines, avant de représenter une liberté de moeurs, représentait avant tout la liberté de penser en dehors des clous. En dehors notamment de la morale chrétienne, plus précisement catholique. Il s'agissait d'une contestation réunissant les quelques membres (!) de la bourgeoisie et de l'aristocratie qui se retrouvaient dans les écrits d'un Diderot, d'un Voltaire, d'un Montesquieu... Contestation prête à faire plier l'Ancien Régime, mais qui n'a jamais été un mouvement d'origine ou à vocation populaire (vous pensez bien que le peuple avait bien d'autres soucis que de disserter autour des Liaisons Dangereuses ou de l'oeuvre de Crébillon fils... Ils avaient la grivoiserie des chansons et gravures paillardes, c'était déjà pas mal...). L'aspect moeurs, l'aspect cérébral de tout ce système libertin a été complètement dénaturé, sorti de son contexte par quelques personnes avides de buzz et de gros sous. En gros, n'en déplaise à quelques progressistes, le libertinage encensé par Paris Dernière (que j'aimais bien quand même) quelques actrices X sur le retour et autres Thierry Ardisson est une belle connerie, une putain de manipulation mercantile (mais sûrement pas une mini-révolution sexuelle, il faut arrêter de rêver). 
Enfin bref, passé cette parenthèse historique, en lisant les propos de Catherine Millet, j'ai repensé à l'exemple de Virginie Despentes. Baise-moi est dans ma bibliothèque depuis des années, mais King Kong Théorie trône en meilleure place à laps de temps égal. Je cherche le livre, je retombe sur le troisième chapitre... Titre tiré d'Antisocial de Trust. Et flashback photographique d'un passage de référence autour de Camille Paglia, intellectuelle américaine, de gauche, assez controversée mais étonnament juste par rapport à un certain féminisme atuellement dominant, mais limite misandre... 
Extrait du chapitre 3 de King Kong Théorie

"Enfin, en 1990, je monte à Paris voir un concert de Limbomaniacs, TGV, je lis Spin. Une certaine Camille Paglia y écrit un article qui m’interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle décrit l’effet que lui font les footballeurs sur un terrain, fascinantes bêtes de sexe pleines d’agressivité. Elle commençait son papier sur toute cette rage guerrière et à quel point ça lui plaisait, cet étalage de sueur et de cuisses musclées en action. Ce qui, de fil en aiguille, l’amenait au sujet du viol. J’ai oublié ses termes exacts. Mais, en substance : « C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si ça t’arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t’occuper de faire ta manucure. » Ça m’a révoltée, sur le coup. Haut-le-coeur de défense. Dans les minutes qui ont suivi, de ce truc de grand calme intérieur : sonnée. Gare de Lyon, il faisait déjà nuit, j’appelais Caroline, toujours la même copine, avant de filer vers le nord trouver la salle rue Ordener. Je l’appelais, surexcitée, pour lui parler de cette Italienne américaine, qu’il fallait qu’elle lise ça et qu’elle me dise ce qu’elle en pensait. Ça a sonné Caroline, pareil que moi. Depuis plus rien n’a jamais été cloisonné, verrouillé, comme avant. Penser pour la première fois le viol de façon nouvelle. Le sujet jusqu’alors était resté tabou, tellement miné qu’on ne se permettait pas d’en dire autre chose que « quelle horreur » et « pauvres filles ». Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ça n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là.

Camille Paglia est sans doute la plus controversée des féministes américaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles. Une liberté inouïe, de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n’était pas pour nous. Oui, on avait vécu, au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles, incapables de leur péter la gueule, faibles comme les filles apprennent à l'être quand on les agresse. Oui, ça nous était arrivé, mais pour  la première fois, on comprenait ce qu’on avait fait : on était sorties dans la rueparce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand-chose. On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt qu’avoir honte d’être vivantes on pouvait décider de se relever et de s’en remettre le mieux possible. Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec."

En France, en dehors des milieux féministes un peu plus radicaux (voire anarcho-féministes), très peu d'articles sont consacrés à Camille Paglia, à l'exception d'un portrait dans Libération (malheureusement daté de 1995). En revanche, combien ont retenu le SCUM Manifesto de Valerie Solanas pour définir abusivement le féminisme radical dans ce qu'il a d'absurde (mais si, vous savez, celle qui a tenté de tuer Andy Warhol en juin 1968..Ah ben vous voyez, vous le savez, bande d'incultes :-P) 

 

Camille Paglia - Wikipedia

Camille Anna Paglia (; born April 2, 1947) is an American academic and social critic. Paglia has been a professor at the University of the Arts in Philadelphia, Pennsylvania, since 1984. Paglia is critical of many aspects of modern culture, and is the author of Sexual Personae: Art and Decadence from Nefertiti to Emily Dickinson (1990).

https://en.wikipedia.org

Mais les paroles et les textes de Camille Paglia ne sont pas les seules exhortations à se relever. Dans le contexte actuel, suite à l'affaire Weinstein, on a braqué le projecteur sur la parole des femmes victimes d'abus, de viols et autres harcèlement et c'est une très bonne chose. Mais il ne faut jamais oublier en soi, cette espèce de petite voix ou d'étincelle qui nous exhorte à faire tout notre possible pour nous relever d'un tel événement.Ne pas attendre que les autres donnent l'exemple. Donnez-le.

J'ai eu la chance de ne jamais avoir été violée jusqu'à présent. Mais je sais qu'en tant que femme j'ai un devoir de soutien par rapport à mes amies, mes soeurs en ce monde (quand je dis soeurs, je ne parle pas au sens biologique du terme, je parle d'un aspect plus moral, spirituel... Même en étant enfant unique, on se construit toujours des frères et soeurs de coeur dans le monde. J'y crois, non pas parce qu'on m'y a exhortée, mais parce que je veux y croire de mon seul gré.)

Et je suis convaincue qu'avant même de voir une quelconque justice se faire suite à ces affaires innombrables, mon plus grand soulagement en tant que femme serait de voir d'autres femmes entretenir cette même force intérieure qui leur ferait considérer une circonstance aussi dure que le viol de la même manière que si elles faisaient une chute sur le macadam. On s'écorche le genou, OK. Mais on se relève, on rentre chez soi, on désinfecte la plaie, et on se détend. Et on soigne sa peau, et on passe à autre chose en se disant que la prochaine fois, si on a envie de courir, on fera attention. Même si la sécurité n'est jamais vraiment garantie.   

Ce matin donc, depuis le partage sur une page Facebook à laquelle je suis abonnée (SOS Psychophobie), je suis tombée sur un commentaire qui a agi comme un véritable contrecoup à la discussion entre potes de la veille autour de la déclaration de Catherine Millet. J'ai repris le commentaire pour cet article sachant qu'il n'est pas de moi. Mais en relisant ce commentaire, je ne peux m'empêcher de repenser au passage écrit par Despentes. 

"Oui madame Millet, on s'en sort.
On s'en sort quand on ne se suicide pas à cause de la douleur, de la honte, du fait d'avoir été dépossédé-e de son propre corps ;
On s'en sort quand on ne tombe pas enceinte ;
On s'en sort quand on n'en rêve pas fréquemment la nuit, revivant encore et toujours la douleur, la peur et la soumission ;
On s'en sort quand on a pas vu son sang se mêler à l'eau dans la douche, après cet événement si "anodin" ;
On s'en sort quand on a pas eu de mal à avoir une vie sexuelle normale après ça, quand on a pas eu mal les premières fois, quand on a pas eu peur ;
On s'en sort quand on a réussit à le verbaliser, à en faire part à son entourage et qu'on a été soutenu-e ;
On s'en sort quand on en a pas fait un tabou pendant des années ;
On s'en sort parce qu'on est toutes et tous [...] aussi forts que celles et ceux qui n'ont jamais eu à vivre ça [...]"

J'ajouterais aussi qu'on s'en sort quand on n'a pas fait du sexe tout un tabou.

Qu'on s'en sort quand on s'y est intéressée tôt et qu'on l'a toujours considéré sous un angle presque sacré qui fait qu'en cas de problème, ce n'est pas le sexe en lui-même qui est sale, mais la conduite de qui vous abuse, vous agresse.

Qu'on s'en sort à partir du moment où, sans en faire une obsession, on se tient à de saines considérations autour de la chose non pas pour faire plaisir à qui que ce soit, mais parce qu'on l'a décidé, qu'on se sent porteur-euse de quelque chose d'honorable, qu'on se sent capable de porter à travers le sexe quelque chose de bon, qui peut nous dépasser en intensité mais est à notre hauteur en intention. Aucune considération procréatrice dans mes propos, mais vous êtes libres de l'avoir de votre côté. 

Parce que moi, pour ma part, j'ai trop de plaisir dans la tête pour accorder une quelconque importance à cet aspect. 

Dumplings01

 

- Ma chérie, tu n'aurais pas vu ton père ? J'ai quelque chose à lui dire. 
- Quoi donc, Maman ? 
- Je veux divorcer. Je sais qu'il m'a trompée, mais il a refusé de me dire avec qui. 
- Je ne sais pas où il se trouve, mais il m'a donné envie de cuisiner avant de partir. 
- Et que mange-t-on ce soir ? 
- Des raviolis au porc. 
... OK Je sors.